Petit bonheur numéro deux cent trois : aller à la librairie

Ce petit bonheur là fait le plein pour les vacances.

Le carillon tinte joliment alors que la porte peine à s’ouvrir. Il fait frais dedans. Aussitôt, l’odeur du papier afflue en une profonde lame de fond à la conquête des narines. Le libraire, derrière le comptoir, lève la tête et salue.

La boutique est coincée entre un salon de coiffure et une agence immobilière. Tout en longueur, tout en hauteur, les murs ont disparu, envahis par des dizaines de rayonnages. Derrière la porte, des piles de livres attendent d’être rangées. Il n’y a plus de place. Pour obtenir quelques centimètres sur une étagère, il faudra qu’ils patientent jusqu’à ce qu’une main caressent la tranche de l’un de leur congénère, puis finissent par l’adopter.

Les romans sont au fond. A côté du théâtre, de la poésie et des essais. Pas trop loin des beaux livres et des livres de voyages. Sur les étagères, d’énormes lettres en métal servent de repères. Sur les tables, quelques oeuvres sont affublées d’une demi page bristol. Une main a couché sur le papier le ressenti d’un soir, au fond d’un lit, quand les yeux déchiffraient ce que l’esprit d’un autre avait imaginé d’un monde.

D. Dumas. Les mondes de Dumas sont là, alignés. Dans un silence religieux, ils dissimulent dans leur corps de papier les aventures trépidantes des héros de nos enfances. D’Artagnan et Dantes sont voisins, ignorants chacun ce que vit l’autre à cent ou deux cents pages de là.

G. Gary. L’aviateur survole la Méditerranée et se souvient de la Pologne. Il sait, lui, qui est son voisin de palier. Tout droit sorti de son propre imaginaire. De temps en temps, Gary émerge un peu de ses livres pour rendre visite au maquis de l’Education Européenne. Puis, il revient sagement lancer ses lignes à côté de celle d’Hemingway. Hemingway qui file vers la Suisse. La traversée est longue, Catherine a perdu le parapluie.

Il y a débat chez les S. Sartre maintient que les mots sentent le champignon, l’humus d’une foret de papier envahie de mille-pattes. Sade leur trouve une odeur moite de corps alanguis sur du velours rouge. Sartre enfant recoiffe ses cheveux désormais trop courts. Sade recoiffe sa perruque poudrée.

Sur les tranches, les mots donnent le ton. Chaque monde a ses pays. Chaque pays a ses univers. Chaque univers ses héros.

La main hésite, caressant l’un, posant le doigt sur l’autre. Le tirant doucement du rayonnage. Puis le replaçant, laissant les héros poursuivre leur initiation.

Voltaire envoie Zadig puis Candide tenter de comprendre le monde. Ils jettent un coup d’oeil, chacun à une vitre du kaleidoscope. Et reviennent nous dire ce qu’ils ont vu, l’un en bleu Huron, l’autre en jaune Babylonien.

Des centaines de noms. Des milliers d’ouvrages. Et chacun un angle du kaleidoscope. Chacun disant ce qu’il a vu de l’Homme, ce qu’il a vu du monde. La lorgnette se déplace, et chacun détient un morceau du secret. Et c’est un vrai petit bonheur.

 

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