Petit bonheur numéro cent quatre vingt dix : le cahier de recettes de Mamie

Ce petit bonheur là apprend à cuisiner en temps de guerre.

La Mamie de Mademoiselle avait connu la guerre. Elle avait connu la grande crise, elle venait d’avoir 10 ans. Elle avait connu les femmes qui ne votaient pas mais qui se battaient pour. Elle avait connu la locomotive à vapeur et les dernières calèches.

Quand la Mamie de Mademoiselle a décidé qu’elle avait plus de souvenirs que sa mémoire ne pourrait jamais plus en emmagasiner, elle a laissé son corps prendre le large et mis sa tête en vacances. La vie a pris sa retraite et Mamie est partie en très très longues vacances.

Bien des années plus tard, dans le grenier de la vieille maison, quelqu’un a retrouvé un carton. De sa main, Mamie avait écris « DIVERS 1940-47 ». On avait ouvert la boîte. Dedans, un vieux masque à gaz, deux coupons de pain, un dollar, un morceau de parachute et deux affiches publicitaires pour des ersatz. Il y avait aussi un carnet de compte et un petit calepin, emplie de l’écriture fine et penchée. Sur la couverture, elle avait écrit : Livre de cuisine.

Mademoiselle avait récupérer le carnet dont personne ne voulait. Il était désormais rangé dans une petite boîte, dans la vitrine de la bibliothèque.

Installée au salon, Mademoiselle ouvre parfois la boîte. Mamie, de sa belle écriture, a classé les recettes. Sur la couverture, le nom de Mamie, puis 1936 et « classe de Mademoiselle Braud ». Au début, les sauces. Puis, les plats. Ensuite les pâtes. A pain. A brioche. Sablée. Brisée. Et puis à la fin les desserts.

La bechamel de Mamie, c’était une légende. Mademoiselle regarde, indiscrète, les secrets de sa grand mère. Elle se glisse, petite fille, juste derrière la porte, l’oeil dans la serrure, regardant le tablier blanc s’agiter, les bras nus étaler la pâte, les doigts agiles aligner les abricots. La tarte aux abricots. C’est la première recette dans la partie dessert. Il y a aussi le flan nature, le flan au cerise, la galette au beurre, le cake aux fruits et la mousse au chocolat. Les recettes sont soigneusement recopiées, parfois un peu tachées de lait ou de beurre. Une faute d’orthographe soulignée en rouge. Une note ajoutée au crayon dans la marge « meilleur avec seulement 100g de sucre« .

Puis, une dizaine de pages avant la fin du cahier, la main a écrit : 1940. Avec ersatz.

S’en suit une dizaine de recettes adaptées à la décennie ou presque qui va suivre. La crème au chocolat pour 6 avec une cuiller à soupe de cacao. La soupe de topinambour et fan de navets. Les pommes de terre farcies aux carotte. Le gâteau de pain dur. La page est cornée.

Mademoiselle se souvient d’un gâteau avec les restes de pain, de fruits abimés et de raisins secs. Elle l’adorait enfant. Et soudain, d’imaginer que l’idée de la recette était née d’une nécessité la laisse songeuse. Il en fallait de l’inventivité à Mamie pour cuisiner sans rien dans les placards. Et pour rendre le repas attrayant tout de même.

Mademoiselle tourne et retourne les pages. Les souvenirs d’une table où enfant, elle s’asseyait, l’assiette avide de gourmandise, les pieds battant la mesure dans le vide et la serviette épinglée autour du cou.

Ce weekend, elle tentera la fameuse tarte aux abricots. Comme Mamie. Et ce sera un vrai petit bonheur.

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