Petit bonheur numéro cent quarante cinq : retirer ses chaussures

Ce petit bonheur là imagine soudain les bienfaits de la réflexologie plantaire.

Dans la salle des fêtes, on a dansé toute la nuit. On a trinqué au champagne, on a félicité les mariés, on a partagé la pièce montée et on a englouti les petits fours et les mignardises.

A 4h du matin, les invités les moins résistants saluent. Il est temps de regagner les pénates, on remercie pour la fête, on promet de se revoir très vite.

Sur la parquer de la salle des fêtes, les pieds continuent de chauffer au rythme des derniers grands succès mondiaux. Rester immobile est encore plus douloureux. La plante des pieds se rappelle alors combien elle chauffe et brûle sur la semelle usée. On pourrait tout aussi bien s’asseoir, mais personne n’est prêt à rendre les armes. Alors on développe la technique de « je danse sur un pied, puis sur l’autre pour soulager le peu de chair encore intacte d’ampoules et de brûlures au troisième degrés ».

Quand arrive l’heure décente de quitter les lieux, quand même les mariés sont un peu cernés, les pieds réclament un bain d’eau glacée. Ils veulent du gros sel dans l’eau, puis un massage et un lait hydratant. Plus que tout, ils réclament la position horizontale et maudissent la tonne de petits fours engloutie qui les a contraint à porter presque 65 kilos de peau, d’os, d’alcool, d’eau, de gras, du sucre et de vêtements en tous genres, sans compter les bijoux…

A peine assis dans la voiture, Monsieur desserre les lacets de ses chaussures en cuir noir, celles qui font soi-disant premier de la classe. Mademoiselle pousse un « ahhhhhh » de soulagement en détachant les lanières de cuir des ses talons. Le pied aussitôt prend ses aises, tandis que Mademoiselle comprend qu’elle ne pourra jamais plus mettre de chaussures. Ses orteils, écrasés, compressés, dans ses plus beaux souliers de bal, s’agitent pour lutter contre l’échauffement des ampoules. Sa voute plantaire s’affaisse comme celle de la cathédrale de Reims en 14. Elle aurait marché sur un volcan, sur des braises incandescentes, elle se serait prise pour un fakir que ce ne serait pas pire.

Monsieur râle un peu de l’odeur. Mademoiselle lui répond que les princesses ne puent pas des pieds. Ce à quoi Monsieur répond qu’elle ferait bien dans ce cas de vérifier son ascendance.

Le pied entre les mains, elle masse doucement, du bout du pouce et de l’index, la chair défaite. Et chaque pression lui fait pousser des petits gémissements. « C’est donc vrai que la douleur est proche de la jouissance« .

Monsieur se marre. Mademoiselle entame un dialogue avec son pied droit. Puis le gauche. « Mes amours, je vous promets de ne plus jamais vous faire subir ce que je vous ai fait subir aujourd’hui. Je suis désolée de vous avoir piétinés comme cela. Vraiment, je regrette. Je comprendrais que vous vous mettiez en grève, que vous fassiez marcher – pardon, je ne prononcerai plus ce mot- que vous invoquiez votre droit de retrait… Mais j’ai vraiment besoin de vous. Je vous augmenterai. Je promets un bain de pied et un massage une fois par mois. Pas assez? Une fois par semaine alors… »

Monsieur regarde Mademoiselle négocier avec ses orteils. Et c’est un vrai petit bonheur.

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