Petit bonheur numéro cent trente : deviner la vie des gens

Ce petit bonheur là se demande si la dame en rose est une comtesse.

Assise sur le banc, à côté de la mairie, Mademoiselle prend son temps. Elle lambine au soleil, laissant la vitamine D pénétrer sa peau. « Tiens, si je relève mes manches, ça me ferra des marques de bronzage au niveau de la montre » se dit Mademoiselle en retroussant les longues manches de sa veste.

Sur le banc d’à côté, un homme en costume croise les jambes. Il a des chaussettes noires. Il téléphone bruyamment. Mademoiselle sourit : « il donne des ordres à un sous fifre imaginaire… Encore un frustré… » Mademoiselle se demande s’il est chef d’entreprise. Ou bien non… plutôt banquier. Ou dans les assurances. Sur son cartable, il y a une inscription. Mademoiselle plisse les yeux. Pas très discret. Elle met ses lunettes de soleil et peut plisser les yeux sans complexe. Axa. Sur la malette, c’est écrit Axa. « Est ce que ça veut dire qu’il travaille chez Axa? » Mademoiselle s’interroge. Pas bien longtemps… Sur le banc voisin, une jeune femme et sa poussette viennent de se poser.

« Celle ci, c’est facile. La maman et sa fille. Quoique… est ce que c’est une fille? Et est ce que c’est la mère? » Elle appelle le bébé « Chaton ». Chaton, c’est masculin. Une fille, on l’appellerait « Puce » ou « Princesse », non? Quoique… Et puis la jeune femme a vingt cinq ans au plus. A 25 ans, elle pourrait être la mère. Mais le bébé a bien 2 ans. Donc si c’est la mère, elle est en congés parental. Ou alors c’est la tante. Ou la baby sitter. Le bébé a forcément moins de 3 ans, on est vendredi et il n’est pas à l’école. « Chaton » tend sa sucette à la jeune femme : « tu n’en veux plus Gaby? » Ah… Gaby, ça n’aide pas Mademoiselle. Gabriel ou Gabrielle… « Donne à tata Gaby… Et tiens toi droite ». Et de deux réponses en une phrase. Gaby est une fille et la jeune fille est la tante.

A côté, l’homme au téléphone se lève : « je te rejoins à l’agence dans 3 minutes. On en reparle devant le dossier« . Bon, pour celui là, pas de réponse. Une agence peut être aussi bien une agence d’assurance qu’une agence bancaire. Mademoiselle le suit des yeux. Il serre la main à un homme devant la vitrine d’une agence d’interim, à l’autre bout de la place. Et il entre. « Ca ne veut rien dire. Il peut rejoindre quelqu’un sans y travailler. Aucune certitude pour celui là« .

Le banc libre est aussitôt pris d’assaut par deux jeunes. 16 ou 17 ans. Elle a des mèches rouges, lui a les cheveux mi longs, largement dans les yeux. Il sort une cigarette, elle mâche un bubble gum. La jeune fille parle fort d’une prof qui l’a « saquée« . Le jeune homme lui tend la cigarette : « une taf? ».

En face du banc de Mademoiselle, un vieil homme s’installe. Sous son bras, un journal. Il l’ouvre en grand, étend ses jambes, et soupire en tournant les pages. « Un retraité? » Le vieil homme semble attendre. Une vieille dame s’approche. Elle se penche sur la poussette du bébé. « Qu’il est beau ce petit bout… Comment il s’appelle »? « ELLE s’appelle Gaby » corrige la jeune tante. La vieille dame continue son chemin, salue Mademoiselle au passage et s’arrête devant le vieil homme : « Alors Albert, ta fille t’a laissé t’échapper un moment? » « Je lui ai dit que j’allais au café puis aux courses. Il faudra que je pense à prendre du pain en rentrant. Alors, on y va? On sera en retard au ciné? » « Quand même; à notre âge, obligés de se cacher… Ta fille pourrait comprendre non? » « On en a parlé cent fois… Allez viens ma puce »

Mademoiselle est interloquée : « Ca je ne l’aurais pas deviné« .

Le banc des jeunes est désert. Mademoiselle les regarde s’éloigner. Une dame âgée et une dame plus jeune les remplacent. « Maman, tu veux ta laine? Tu vas avoir froid…Maman, tu m’entends? » Maman semble ailleurs. Elle ne répond pas. La fille réajuste son paletot, lui recoiffe une mèche et lui tend un mouchoir pour essuyer ses lèvres. « Maman, laisse toi faire, tu as un peu de rouge à lèvres qui a couler« . La Maman se laisse faire. La fille, doucement, tamponne les lèvres ridées. Puis elle lui tend un biscuit. « Tiens, tu n’as pas mangé grand chose à midi. Prends. » Mademoiselle se demande qui est la Maman et qui est la fille. Elle n’ose regarder, émue. Ses yeux croisent ceux de la fille, une dame d’une cinquantaine d’années. Mademoiselle hésite, puis sourit. La dame rend le sourire. Puis elle couve des yeux sa mère. Mademoiselle se demande ce que fait la fille dans la vie. Son chignon est stricte, sa jupe au mollet, son petit pull à col rond sans faux plis. Une institutrice? Et la Maman. Que faisait elle avant de tout oublier… Mademoiselle se dit qu’elle était peut être bibliothécaire. Ou alors chirurgienne. Ou bien c’était une héroine de guerre. Une militaire? Une mère de famille? Comment s’appelle t-elle?

Sur le banc tout proche, une dame en rose s’assied. Les chevilles croisées, le tailleur parfait. « Elle c’est une ancienne princesse incognito. C’est sûr. »

Dans la rue, les vies se croisent. Les visages défilent. Mademoiselle cherche les prénoms, se raconte les histoires. Et c’est un vrai petit bonheur…

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