Petit bonheur numéro quatre-vingt-onze : faire un poisson d’avril

Il n’y aura pas de petit bonheur aujourd’hui… Poisson d’avril.

Il y a bien longtemps, quand Mademoiselle usait encore son fuseau sur les chaises en bois d’une classe de primaire, il y avait une date qu’elle attendait entre les vacances de février et celles de printemps. Le premier avril. Ce jour là, la maîtresse, en écrivant la date au tableau, remplaçait le L de Avril – habituellement écrit avec un joli plein, une belle courbe qui boucle comme un lacet et se termine en crochet – par un petit poisson.

La veille, les enfants préparaient sur de jolies feuilles blanches des dizaines de poissons qu’ils coloraient. Ils étaient ensuite sagement répartis entre frères et soeurs et rangés dans une belle boite, chacun la sienne. Puis la maman de Mademoiselle donnait un rouleau de scotch à chacun des enfants, complice des forfaits qu’ils commettraient avec sa bénédiction dès le lendemain.

A peine levés, Mademoiselle, son frère et sa soeur, rivalisaient d’inventivité pour accrocher le premier poisson au dos de Maman. Elle laissait faire,  leur laissant croire qu’elle ne se doutait de rien. Puis, en chemin vers l’école, ils en collaient sur le dos de la boulangère, de la contractuelle et même du surveillant principal. Bien sur, aucun des camarades n’y échappait. Et le jeu consistait, au soir, à compter le nombre de poissons récupérés ainsi sur le dos du blouson.

Outre les poissons, il y avait évidemment la tradition de la plaisanterie. En général, un mensonge soigneusement choisi la veille entre frères et soeurs, et répété dans une mise en scène minutieuse.

Cette année, Mademoiselle n’a pas découpé de poissons. Mademoiselle n’a pas préparé de blague, ni même révisé ses jeux de mots que Monsieur a tant de mal à supporter… Non, Mademoiselle a prévu bien mieux.

Monsieur connait bien Mademoiselle. Ce matin, il a vérifié trois fois qu’il n’y avait rien sur son blouson. Ce midi, il s’attendait à trouver un poisson en papier scotché sur sa lunch box. Que nenni. Cet après midi, il a guetté un faux mail ou un faux coup de téléphone. Toujours rien.

Alors ce soir, en rentrant, Monsieur est sur ses gardes. Même le journal local, même la radio locale, ont trouvé le moyen de faire un canular. Impossible que Mademoiselle ait oublié.

« A table. C’est du colin ce soir. »

Toujours pas l’ombre d’une plaisanterie. Mademoiselle apporte le plat. Monsieur plante sa fourchette dans la chair blanche et mange.

« Je suis fière de toi Mademoiselle. Pas une blague cette année, pas un seul poisson… bravo »

« Pas un? tu es sur? »

Monsieur cherche. Monsieur se creuse la tête. Monsieur repasse le film de sa journée dans tous les sens… Il ne voit pas…

« Et bien regarde mieux… Dans ton assiette par exemple »

Monsieur a un peu peur. « C’est pas du colin? »

Sous le dôme de riz soigneusement dressé, un petit poisson en papier cuisson, surmonté d’un beau filet de colin.

« Le voilà ton poisson d’avril« .

Monsieur en reste coi. Et c’est un vrai petit bonheur.

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