Petit bonheur numéro cinquante huit : somnoler dans le train

Ce petit bonheur là fait semblant de dormir…

C’était très, très juste… Il s’en est fallu de peu pour qu’on rate ce fichu train. Un feu rouge un peu trop long, un passant un peu trop lent. Le train entrait en gare en même temps que  nous et c’est au pas de course, la valise jetée dans le wagon, qu’on atteignait péniblement le marche pied.

En sueur, des frissons glacés jusqu’aux os, on cherche des yeux, en s’agrippant aux autres sièges, le numéro du fauteuil. 37. 38. 40. 41. Et voilà. 44. Le 6 places. Un mouvement de tête en guise de salut aux voisins On s’installe haletant(e) entre un jeune homme à la fenêtre le regard dans le vide et un casque sur les oreilles, une dame qui tricote, une jeune fille en face lit un magazine, et deux autres, côte à côte, discutent. Le train est déjà en route vers la prochaine gare. Difficile de se concentrer. Un coup d’oeil au téléphone, pas de message. Un coup d’oeil aux mails. Pas de mails. Un coup d’oeil à l’agenda. RDV 11H15, rue des Eglantines, n°18. Un coup d’oeil à la montre et au billet de train. On sera à l’heure.

Alors, les yeux mi clos, ne reste qu’à écouter la vie des autres qui s’étale. Celle des deux jeunes filles, côte à côte, qui dévisent. Sont elles soeurs? Sont elles cousines? Ou bien amies? L’une, blonde, un petit chapeau sur le côté gauche, raconte en riant à l’autre, blonde aussi mais les cheveux plus longs et de grandes boucles d’oreille en plume, qu’un garçon lui a fait sa déclaration. « Tu imagines, lui? Alors qu’il y a deux mois, il sortait encore avec la soeur de Mathilde? « . La logique de la phrase nous échappe, mais il y a sans doute logique à cela.

« Et puis il me dit ça l’autre fois dans son texto. Comme s’il pouvait se passer quoi que ce soit entre nous… Tu te rends compte« .

On regrette un peu d’avoir les yeux clos pour ne pas voir la tête des deux jeunes demoiselles. Mais très vite, une autre conversation, un siège derrière, attire l’attention. Un homme, la voix grave. Il est au téléphone. Il donne des ordres à une voix plus jeune, qui acquiesce au loin, très loin. Et puis on ne capte plus et le monsieur s’énerve contre les grésillements.

Quelqu’un baisse le store. Il fait encore plus noir derrière les paupières. La tête s’appuie lourdement sur l’épaule. Le cliquetis régulier des aiguilles de la voisine finit de nous bercer. Inutile de prétendre dormir, c’est désormais un fait.

Contrôle des billets.

Le train s’agite, on fouille dans les sacs, on joue à se faire peur. Le jeune homme au casque s’excuse et se lève pour attraper un billet plié en dix huit dans la poche de sa valise, au dessus de nos têtes. La dame au tricot sort un billet bien rangé d’un livre de patrons. Les yeux ensommeillés, on attrape le ticket dans sa pochette, coincé entre deux pages de l’agenda. Un trou dans le billet et le contrôleur change de wagon. Les passagers reprennent leur ronronnement.

Un jeune couple, face à face, passe le trajet à se dévorer des yeux. Deux rangées plus loin, une vieille dame et son mari parlent à leur chien. Une autre, plus âgée encore, tente de raconter son séjour au téléphone à une fille qui doit certainement être sourde pour que sa mère soit contrainte de hurler à ce point dans le téléphone. En face, la jeune fille au magazine a reçu un texto. Elle sourit, pianote une réponse, puis se replonge dans sa lecture. A qui répondait elle? Un amoureux? Une amie? Un patron? Une mère?

Une mère… Justement, celle qui appelle sa fille en était à détailler le menu du buffet proposé par le restaurant d’hier midi quand un homme lui a fait remarqué que le train n’en avait pas grand chose à faire et qu’il y avait des plateformes pour téléphoner sans déranger tout le wagon. La dame proteste. Le monsieur répond «  Un jeune aurait une conversation de ce volume au téléphone, vous seriez la première à vous en plaindre« . La dame maugrée et raccroche en enguirlandant copieusement le monsieur.

Le haut parleur crachote. Prochain arrêt ce sera pour nous. Le chef de bord annonce les correspondances. Certains enfilent déjà leur manteau, d’autres se dépêchent de finir leur chapitre. On se lève alors que la gare défile au ralenti à la fenêtre. Coup d’oeil à la montre. Cette fois, on est à l’heure.

Au retour, c’est un train à compartiment qui nous ramènera. Un de ces vieux trains régional comme il n’en circule plus beaucoup.

Et ce sera de nouveau un vrai petit bonheur.

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